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Publié par Jean-Jacques Benoît

 

Gare de Bruxelles-Midi, en ce début d'après-midi du 2 décembre 2010. Depuis deux jours , il neige sur Bruxelles, à gros flocons, et il fait froid. Moins huit à dix degrés, nous dit la météo, mais de temps à autre un vent glacial parcourt les rues, et donne cette impression de Sibérie!

 

Je suis avec Stéphane et Jean-Luc, car nous sommes allés présenter dans la capitale belge nos actions de prévention de la délinquance. Nous devons prendre le Thalys à 15h 10, et nous sommes un peu en avance! Il reste moins d'une demie-heure à attendre mais il fait tellement froid sur ce quai de gare, avec ce vent qui glace, que nous décidons de ne pas rester là, et d'aller dans une salle d'attente.

 

Il fait nettement meilleur. Une trentaine de personnes.

 

«Je suis une fille de la rue! Cela fait dix-huit ans que je fais la rue! » Je la regarde. Elle s'adresse à moi. « Oui, oui! » lui dis-je. « Je suis une fille de la rue et c'est moi qui donne à manger aux oiseaux par ici! Je les connais tous. Ah! Y'en a qui reviennent pas tous les jours! Et quand c'est trop long, je sais qu'ils sont morts! Ah! Je les connais tous! »

 

« Oui, oui, bien sûr! » Je ne sais quel âge ellle peut avoir. Malgré son visage ravagé de fatigue, malgré son extrême maigreur, elle ne doit pas être très âgée. Mais quel âge lui donner? Trente, quarante, cinquante ans? Les traits sont fins, les dents sont rares, et les lèvres épousent les gencives, ce qui donne toujours aux pauvres gens cet air de ne pas être comme « tout le monde ». Son jean est assez propre, et elle porte de bonnes chaussures d'hiver. Son baluchon est à côté d'elle, sorte de vieux sac à dos.

 

« Mon père est mort en Afghanistan, et je suis une fille de la rue! Dix-huit ans , Monsieur, dix-huit ans! Mais je n'en ai plus pour très longtemps! Ah! Mon père, il m'a laissée, et il est parti en Afghanistan crever là-bas! Et regardez le « Polsky » et le « Silencieux »! Le « Polsky », il s'est bourré la gueule tout de ce matin, et maintenant il dort! Ah! Ce « Polsky »! » En face de nous, le « Polsky » ronfle fort, et le « Silencieux » a les yeux dans les nuages. Un peu plus loin, un couple d'une âge certain écoute le « Polsky »: l'homme ricane et la femme pince le nez.

 

« Je suis une fille de la rue » dit-elle sans cesse comme une identité de sa vie. « Dix-huit ans, Monsieur, dix-huit ans, mais c'est bientôt la fin! » Elle sort d'à côté d'elle une poche en plastique: gisent là quelques morceaux de vieux pain, deux ou trois bonbons, un yaourt me semble-t-il, et quelques gâteaux! « Je vais nourrir mes pigeons! Ah! Je les reconnais tous! Ils m'attendent, Monsieur! » Et elle s'en va, dans le froid.

 

Quelques minutes s'égrènent et le « Polsky » ronfle de plus en plus fort. Soudain, la porte vitrée à deux battants électriques s'ouvre. Surgit un homme plutôt petit, râblé, reconnaissable à la tunique orange qu'il porte et que l'on reconnaît de loin. Sont inscrits ces mots: « Sécurité gare ». Sans attendre, avec son gros chien-loup à la forte corpulence, à la muselière imposante, il se dirige vers le « Silencieux » et le « Polsky ». Le « Silencieux », dès qu'il l'a vu, s'est levé et a claudiqué vers la sortie. Je me suis dit que je ne savais vraiment pas comment cet homme pourrait arriver à vivre longtemps dans l'état où il se trouvait. Le « Polsky » dormait et ronflait fort. La muselière du chien toucha à peine son pied. L'homme se réveilla, réalisa, prit son baluchon, et sortit.

 

Tout cela sans une parole échangée. Il était un quart d'heure plus tard, et nous avons continué à attendre notre train.

 

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